Les assiettes parlantes au XIXᵉ siècle : quand la vaisselle racontait des histoires

Les assiettes parlantes au XIXᵉ siècle : quand la vaisselle racontait des histoires

Au détour d’une brocante, dans un vaisselier ancien ou accrochées au mur d’une maison de famille, elles attirent immédiatement le regard. Une scène finement dessinée apparaît au centre, accompagnée d’une phrase, d’un dialogue, d’une devinette ou d’une légende humoristique.

Ce sont les assiettes parlantes, également appelées assiettes historiées.

Très populaires en France au XIXᵉ siècle, elles sont bien davantage que de simples éléments de vaisselle. Elles racontent l’histoire, les modes, les préoccupations et parfois les préjugés de leur époque. Tour à tour amusantes, instructives, patriotiques ou politiques, elles transformaient la table familiale en véritable espace de conversation.

Pourquoi les appelle-t-on « assiettes parlantes » ?

Une assiette est dite « parlante » lorsque son décor est accompagné d’un texte : une légende, une réplique, un proverbe, une question ou une petite histoire.

Le dessin et les mots se répondent. Certaines assiettes racontent une scène comique en quelques lignes, tandis que d’autres appartiennent à une série dont les différents épisodes forment un récit.

On parle également d’assiettes historiées lorsque le décor représente un événement historique, une scène littéraire, un personnage célèbre ou un épisode de la vie quotidienne.

Ces assiettes étaient souvent utilisées au moment du dessert. Une fois les aliments terminés, l’image et sa légende apparaissaient entièrement, suscitant commentaires, plaisanteries ou discussions entre les convives.

Assiette parlante HB & Cie Bains de mer – 19 cm

Assiette parlante ancienne Terre de Fer HB & Cie – Série « Bains de mer »

 

Une petite révolution dans les arts de la table

Pendant longtemps, les décors complexes étaient peints à la main. Cette fabrication demandait beaucoup de temps et réservait la vaisselle illustrée aux foyers les plus aisés.

Le développement de l’impression par transfert sur céramique change progressivement la situation.

Le dessin était d’abord gravé sur une plaque de cuivre. La plaque était ensuite encrée, puis imprimée sur une feuille de papier très fine. Cette feuille était appliquée sur la céramique encore poreuse afin d’y transférer le motif. Après retrait du papier, la pièce recevait sa glaçure avant une nouvelle cuisson.

Cette technique permettait de reproduire avec précision des scènes particulièrement détaillées : personnages, paysages, monuments, uniformes, textes et motifs décoratifs.

Grâce à la production industrielle, les manufactures pouvaient proposer des séries entières à un public beaucoup plus large. L’image imprimée entrait ainsi dans les foyers par l’intermédiaire d’un objet familier : l’assiette.

Faïence fine et Terre de Fer

La plupart des assiettes parlantes françaises sont réalisées en faïence fine. À partir de la seconde moitié du XIXᵉ siècle, de nombreuses manufactures emploient également les appellations « Terre de Fer », « Ironstone » ou « Terre de Fer française ».

Cette céramique claire et résistante permettait d’obtenir une surface idéale pour les décors imprimés. Elle était suffisamment élégante pour les tables bourgeoises, tout en étant adaptée à une fabrication en série.

Les décors pouvaient être imprimés en noir, en bleu, en brun, en vert ou en bordeaux. Certaines assiettes recevaient ensuite des couleurs supplémentaires appliquées au pinceau ou au pochoir.

Aujourd’hui, leur légère patine, les nuances du fond ivoire et les fines craquelures de l’émail font partie du charme recherché de cette vaisselle ancienne.

Les grandes manufactures françaises

Plusieurs manufactures ont joué un rôle majeur dans la production des assiettes parlantes.

Creil et Montereau

Les manufactures de Creil et Montereau sont réputées pour la finesse de leurs décors imprimés. Elles ont produit de nombreuses séries inspirées de l’histoire de France, de la littérature, des monuments, des voyages et des progrès techniques.

Leurs assiettes se reconnaissent souvent à la précision de la gravure et à leurs compositions très élaborées.

Sarreguemines

La manufacture de Sarreguemines fut l’un des plus importants producteurs de vaisselle imprimée. Elle réalisa plusieurs centaines de séries consacrées à des sujets extrêmement variés : scènes militaires, chasse, vie conjugale, métiers, proverbes, chansons ou actualité.

La faïencerie de Sarreguemines

Choisy-le-Roi

La manufacture de Choisy-le-Roi, dirigée par la famille Boulenger, s’illustra particulièrement dans la production d’assiettes historiques, militaires et humoristiques.

Les marques « HB & Cie », « H. Boulenger & Cie » ou « Terre de Fer – HB & Cie » se rencontrent fréquemment au revers de ces pièces.

Le Grenier du Renard propose notamment plusieurs assiettes de la série « À Madagascar », produite par Hippolyte Boulenger & Cie à la fin du XIXᵉ siècle.

Gien, Bordeaux et les manufactures du Nord

Les faïenceries de Gien, de Bordeaux, de Saint-Amand-les-Eaux, de Lunéville et d’autres centres céramiques français ont également participé à cette production abondante.

Chaque manufacture possédait ses propres formes, bordures, couleurs et sujets, même si certains thèmes populaires furent repris et adaptés par plusieurs maisons.

Des histoires servies par séries

Les assiettes parlantes étaient fréquemment commercialisées sous la forme de séries, souvent composées de six ou de douze scènes.

Chaque assiette portait alors un numéro permettant de reconstituer l’ensemble. Certaines séries développaient une histoire suivie ; d’autres réunissaient simplement plusieurs variations autour d’un même sujet.

Cette organisation explique pourquoi les collectionneurs recherchent aujourd’hui certains numéros manquants. Retrouver la dernière assiette nécessaire pour compléter une série ancienne peut demander plusieurs années de chine.

Un miroir de la société française

Les assiettes parlantes sont passionnantes parce qu’elles abordent presque tous les sujets qui intéressaient ou préoccupaient la société du XIXᵉ siècle.

L’humour du quotidien

Les relations entre époux, les repas de famille, les difficultés financières, les domestiques, les chasseurs maladroits ou les petits travers de la bourgeoisie fournissaient une matière inépuisable.

Les légendes reposaient souvent sur des jeux de mots, des expressions populaires et des dialogues volontairement familiers.

La série « Questions de Mr Crakfort », produite à Choisy-le-Roi, met ainsi en scène les mésaventures d’un chasseur sous la forme de questions humoristiques.

Assiette parlante Choisy-le-Roi Crakfort n°11 XIXe

 Découvrir l’assiette « Questions de Mr Crakfort » n° 11.

L’histoire et le patriotisme

Les épisodes de l’histoire de France occupent une place importante : rois, Révolution française, guerres, campagnes napoléoniennes, grands personnages et victoires militaires.

Ces images ne donnaient pas toujours une vision neutre des événements. Elles pouvaient glorifier l’armée, exalter le sentiment national ou diffuser l’interprétation politique dominante au moment de leur fabrication.

La littérature et la morale

Les Fables de La Fontaine, les contes, les chansons populaires et les œuvres littéraires furent régulièrement adaptées sur la faïence.

Ces décors permettaient de transmettre une morale ou une leçon tout en divertissant les convives. Les enfants pouvaient reconnaître un récit, commenter une illustration ou essayer d’en comprendre le message.

Les progrès et les transformations du siècle

Le XIXᵉ siècle est marqué par de profonds bouleversements. Le chemin de fer, les nouveaux moyens de transport, les découvertes scientifiques, les expositions universelles et les transformations urbaines deviennent naturellement des sujets d’assiettes.

Ces pièces constituent aujourd’hui de précieux témoignages sur la manière dont les contemporains percevaient les innovations de leur temps.

Les rébus et les devinettes

Les assiettes à rébus transformaient la fin du repas en jeu collectif. Les convives devaient associer des images, des lettres et des sons pour retrouver une expression ou une phrase.

La réponse pouvait être imprimée au revers ou apparaître sur une autre pièce de la série.

Lot d’assiettes parlantes anciennes Terre de Fer – Hippolyte Boulenger – Alphabet

Lot d’assiettes parlantes anciennes Terre de Fer – Hippolyte Boulenger – Alphabet

Des objets qui racontent aussi l’histoire coloniale

Certaines séries demandent aujourd’hui une lecture plus attentive. C’est notamment le cas des assiettes consacrées aux conquêtes coloniales françaises.

La série « À Madagascar » de la manufacture Hippolyte Boulenger & Cie présente, sous une forme satirique, différents épisodes de l’expédition française menée sur l’île à la fin du XIXᵉ siècle.

Le Grenier du Renard en conserve plusieurs numéros, dont :

Ces scènes véhiculent les stéréotypes et le discours colonial de leur époque. Il est donc essentiel de les replacer dans leur contexte historique.

Les conserver ou les collectionner ne signifie pas adhérer au message qu’elles diffusaient. Elles peuvent au contraire être étudiées comme des documents matériels permettant de comprendre comment la propagande, la caricature et les représentations politiques entraient jusque dans les objets du quotidien.

Une assiette peut être belle par son dessin et sa qualité de fabrication tout en portant un message qui mérite aujourd’hui d’être interrogé.

Une forme ancienne de média populaire

Avant la radio, la télévision et les réseaux sociaux, les images circulaient par les journaux illustrés, les gravures, les affiches, les objets publicitaires… et la vaisselle.

L’assiette parlante était donc une forme de média domestique. Elle diffusait une plaisanterie, une morale, une opinion politique ou une représentation de l’actualité.

Posée sur la table ou exposée dans un vaisselier, elle pouvait être vue et commentée par toute la famille ainsi que par les visiteurs. Elle participait à la circulation des idées autant qu’à la décoration de la maison.

Assiette historiée Sarreguemines représentant Adolphe ThiersAssiette historiée Sarreguemines – Adolphe Thiers d’après Nadar

 

Comment reconnaître une assiette parlante ancienne ?

Plusieurs éléments peuvent vous aider lors de vos chines.

Observer le décor

Un décor imprimé ancien présente généralement une grande finesse de traits, comparable à celle d’une gravure. De légers décalages, des zones moins soutenues ou de petites irrégularités peuvent apparaître.

Ces particularités ne sont pas nécessairement des défauts : elles témoignent parfois du procédé de transfert et de la fabrication industrielle ancienne.

Retourner systématiquement l’assiette

Le revers peut porter :

  • le nom ou les initiales de la manufacture ;
  • la mention « Terre de Fer » ;
  • le titre de la série ;
  • le numéro du décor ;
  • une marque imprimée, estampée ou en creux ;
  • les traces d’une ancienne étiquette.

Chez Boulenger, les inscriptions « HB & Cie » ou « Terre de Fer – HB & Cie » permettent généralement de reconnaître une production de Choisy-le-Roi.

Il faut néanmoins rester prudent : certains motifs furent copiés par plusieurs manufactures et le seul nom d’un décor ne suffit pas toujours à identifier son fabricant.

Examiner l’état

Regardez attentivement le bord, le bassin et le revers. Recherchez les fêles, éclats, égrenures, rayures profondes et restaurations.

Une fine craquelure de l’émail est fréquente sur la faïence ancienne. Elle ne doit pas être confondue avec un fêle traversant la matière.

Les petites taches, la patine et les traces d’usage sont également courantes. Elles influencent la valeur, mais elles racontent aussi la longue histoire de l’objet.

Lire toute la légende

Une phrase partiellement effacée ou difficile à comprendre peut parfois permettre de retrouver le titre de la série. Les tournures populaires, l’orthographe volontairement caricaturale et les expressions disparues font partie du charme de ces assiettes.

Assiette parlante Boulenger Bains de mer – 19,5 cmAssiette parlante ancienne Boulenger en Terre de Fer – Série « Bains de mer »

 

Comment estimer leur valeur ?

Il n’existe pas de prix unique pour une assiette parlante. Sa valeur dépend de plusieurs critères :

  • la manufacture ;
  • la rareté de la série ;
  • le numéro recherché ;
  • la qualité et la couleur du décor ;
  • l’état de conservation ;
  • la présence d’une marque lisible ;
  • le caractère complet ou incomplet de la série ;
  • l’intérêt historique ou iconographique du sujet.

Une assiette isolée et courante reste généralement accessible. Une scène rare, une pièce en parfait état ou une série complète peut atteindre un prix sensiblement plus élevé.

Il faut également distinguer les prix affichés en boutique des résultats obtenus en ventes aux enchères. La meilleure estimation repose toujours sur la comparaison de plusieurs exemplaires réellement identifiés.

Comment les mettre en valeur aujourd’hui ?

Les assiettes parlantes ne sont plus nécessairement destinées à un usage alimentaire quotidien. Leur ancienneté et l’incertitude concernant la composition de certains décors invitent à privilégier un usage décoratif.

Elles peuvent être présentées :

  • sur un support dans un vaisselier ;
  • dans une bibliothèque, parmi des livres et objets anciens ;
  • sur un mur, seules ou dans une composition ;
  • sous vitrine avec d’autres souvenirs historiques ;
  • au centre d’une collection de faïences monochromes.

Une assiette parlante peut également dialoguer avec une décoration contemporaine. Isolée sur un mur coloré ou associée à des assiettes anciennes dépareillées, elle devient un petit tableau plein de caractère.

Pourquoi les collectionner ?

Collectionner les assiettes parlantes, c’est réunir des fragments de la vie quotidienne du XIXᵉ siècle.

Chaque pièce associe plusieurs histoires : celle de la manufacture qui l’a produite, celle du sujet qu’elle représente et celle des familles qui l’ont utilisée avant qu’elle n’arrive jusqu’à nous.

Certaines font sourire. D’autres surprennent ou dérangent. Toutes nous obligent à regarder le passé avec curiosité et discernement.

C’est peut-être là que réside leur véritable pouvoir : plus d’un siècle après leur fabrication, ces assiettes continuent encore à parler.

À retenir

Les assiettes parlantes sont des objets à la fois décoratifs, historiques et populaires. Grâce à l’impression sur faïence, elles ont fait entrer les images, l’humour, la littérature et la politique sur les tables françaises du XIXᵉ siècle.

Aujourd’hui, elles séduisent les collectionneurs par la finesse de leurs gravures, la diversité de leurs sujets et leur capacité à raconter une époque.

Au Grenier du Renard, chaque assiette est observée, identifiée et replacée autant que possible dans son contexte avant de vous être proposée. Parce qu’un objet ancien ne se contente pas d’être joli : il porte une histoire qui mérite d’être racontée.

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