L’âge d’or de la terre et du feu
Assiettes historiées, faïences fines, porcelaines délicates, terres de fer ou émaux éclatants… Le XIXe siècle constitue une période fascinante dans l’histoire de la céramique française.
Au cours de ce siècle de transformations, les manufactures doivent relever un véritable défi : produire davantage pour répondre aux besoins d’une clientèle grandissante, tout en conservant une qualité artistique capable de séduire les collectionneurs et les amateurs de beaux objets.
De Sèvres à Limoges, de Creil-Montereau à Choisy-le-Roi, sans oublier Sarreguemines, Gien ou Longwy, chaque manufacture développe son propre style. Les innovations techniques se multiplient, les décors évoluent et les arts de la table entrent progressivement dans les foyers.
Partons à la découverte de ces grandes maisons qui ont marqué l’histoire des arts décoratifs français.
Sèvres : le prestige au service de l’innovation
Fondée au XVIIIe siècle, la Manufacture de Sèvres connaît un nouvel essor au début du XIXe siècle sous la direction d’Alexandre Brongniart, qui la dirige de 1800 à 1847.
À la fois scientifique, administrateur et minéralogiste, Brongniart modernise les méthodes de fabrication et développe une approche plus rigoureuse de la céramique. Il encourage la recherche sur les pâtes, les couleurs, les émaux et les techniques de cuisson.
La maîtrise de la porcelaine dure, rendue possible par l’exploitation du kaolin français découvert au siècle précédent près de Saint-Yrieix-la-Perche, permet à Sèvres de réaliser des pièces d’une grande finesse, mais aussi des œuvres monumentales destinées aux palais, aux institutions et aux Expositions universelles.
La manufacture devient notamment célèbre pour la richesse de ses fonds colorés, parmi lesquels les différentes nuances de bleu associées au nom de Sèvres.
À la fin du XIXe siècle, les formes deviennent plus souples et plus organiques. Sous l’influence de créateurs comme Alexandre Sandier, la manufacture s’ouvre progressivement à l’esthétique de l’Art nouveau.
Sèvres n’est donc pas seulement une manufacture prestigieuse : elle est aussi un véritable laboratoire artistique et technique.
Limoges : la capitale française de la porcelaine
Le destin de Limoges est profondément lié à la découverte de gisements de kaolin dans la région au XVIIIe siècle. Cette argile blanche, indispensable à la fabrication de la porcelaine dure, favorise l’installation de nombreuses manufactures.
Au XIXe siècle, Limoges devient l’un des principaux centres porcelainiers européens. La ville réunit les matières premières, les fours, les ateliers de décoration et une main-d’œuvre hautement qualifiée.
La manufacture des Casseaux, fondée en 1797 et aujourd’hui associée à Royal Limoges, témoigne de cette longue histoire industrielle. Sa proximité avec la Vienne facilitait autrefois l’acheminement du bois nécessaire à l’alimentation des fours.
L’arrivée de la famille Haviland marque également un tournant important. Séduit par la qualité de la porcelaine de Limoges, David Haviland développe une production destinée notamment au marché américain. La maison collabore ensuite avec plusieurs artistes et renouvelle profondément les décors.
Le célèbre Service Rousseau, imaginé par Félix Bracquemond, contribue à diffuser le japonisme dans les arts de la table français. Oiseaux, poissons, végétaux et insectes prennent place sur les assiettes dans des compositions libres, inspirées des estampes japonaises.
La porcelaine n’est désormais plus seulement un objet de prestige : elle devient un support d’expression artistique.
Creil et Montereau : l’élégance de la faïence fine
Les manufactures de Creil et de Montereau occupent une place essentielle dans l’histoire de la céramique française du XIXe siècle. Après plusieurs rapprochements industriels, leurs productions sont fréquemment désignées sous le nom de Creil et Montereau.
Elles se spécialisent dans la faïence fine, la terre de pipe et ce que l’on appelle alors la « porcelaine opaque ». Malgré son nom, cette dernière n’est pas une véritable porcelaine, mais une céramique fine, claire et résistante, particulièrement adaptée aux usages quotidiens.
L’industrialisation permet de produire des services de table en plus grandes quantités et à des prix plus accessibles. Les décors imprimés remplacent parfois les longues heures de peinture manuelle et ouvrent la voie à une extraordinaire variété de motifs.
Creil et Montereau deviennent particulièrement célèbres pour leurs assiettes historiées, également appelées « assiettes parlantes ».
Présentées sous forme de séries, elles racontent l’histoire de France, illustrent des œuvres littéraires, évoquent les métiers, les voyages, les découvertes scientifiques ou les scènes de la vie quotidienne. Certaines adoptent même un ton humoristique ou satirique.
Plus de 3 000 modèles auraient ainsi été créés, transformant la table familiale en espace de découverte et de conversation.
Assiette ancienne Creil et Montereau – Terre de Fer modèle Amiral – fin XIXᵉ
Choisy-le-Roi et Boulenger : une production emblématique
La faïencerie de Choisy-le-Roi constitue un autre grand nom de la céramique industrielle française. Elle connaît un développement considérable au XIXe siècle, notamment sous la direction de la famille Boulenger.
La manufacture produit des services de table, des objets décoratifs, des pièces en faïence fine et en terre de fer. Ses créations se reconnaissent souvent à leurs décors imprimés, parfois rehaussés de couleurs, ainsi qu’à leurs marques apposées sous les pièces.
La terre de fer connaît alors un immense succès. Plus résistante que la faïence traditionnelle, elle permet de réaliser des assiettes, compotiers, soupières, saucières et plats destinés à un usage régulier.
Aujourd’hui, les pièces portant les marques Boulenger, Choisy-le-Roi, HBC ou HBCM sont particulièrement appréciées dans les intérieurs mêlant décoration ancienne, esprit de maison de famille et art de la table contemporain.
Catalogue de Choisy le Roy sur le site
Sarreguemines : la céramique à l’échelle industrielle
À Sarreguemines, la production de faïence débute à la fin du XVIIIe siècle avant de prendre une ampleur considérable au siècle suivant.
La manufacture devient l’une des plus importantes d’Europe. Elle adopte de nouveaux procédés mécaniques et développe une production particulièrement diversifiée : services de table, pièces décoratives, barbotines, objets publicitaires, vases, cache-pots et éléments d’architecture.
Sarreguemines sait parfaitement répondre aux goûts changeants de la clientèle. Ses créations empruntent aussi bien aux styles historiques qu’au japonisme, au naturalisme ou, à la fin du siècle, à l’Art nouveau.
Cette capacité à conjuguer fabrication industrielle et renouvellement permanent des décors explique en grande partie son succès.
Les amateurs recherchent aujourd’hui aussi bien les pièces sobres destinées à la table que les créations en barbotine représentant des fleurs, des animaux, des fruits ou des personnages.
Gien : une faïencerie entre tradition et éclectisme
La Faïencerie de Gien est fondée en 1821 par l’Anglais Thomas Hall, dans d’anciens bâtiments situés sur les bords de la Loire.
Son implantation n’est pas due au hasard. La proximité du fleuve facilite le transport des matières premières, tandis que les forêts d’Orléans fournissent le bois nécessaire aux fours.
Gien se distingue par la qualité de sa faïence fine et par l’extraordinaire diversité de ses inspirations. La manufacture revisite les décors de la Renaissance, les majoliques italiennes, les faïences de Rouen, les motifs orientaux et les compositions japonisantes.
Sous l’impulsion d’artistes et de techniciens comme Adrien Thibault, elle développe également de nouvelles recherches sur les couleurs et les émaux. Certaines nuances de bleu et de turquoise deviennent caractéristiques de ses productions.
Les créations de Gien peuvent être savantes, exubérantes ou délicatement champêtres. Elles témoignent pleinement du goût du XIXe siècle pour l’éclectisme : les artistes puisent dans toutes les époques et toutes les cultures pour imaginer des objets nouveaux.
Assiette carrée ancienne Gien modèle Ibis bleu – 25 cm
Longwy : l’éclat incomparable des émaux
La manufacture de Longwy est créée en 1798, mais son histoire prend un tournant décisif dans les années 1870.
À cette époque, l’Europe se passionne pour les arts venus de Chine et du Japon. Afin de répondre à cet engouement et de rivaliser avec les céramiques importées d’Extrême-Orient, Longwy met au point une production qui fera sa renommée : les émaux cloisonnés sur faïence.
Le décor est délimité par de fins traits sombres qui forment des compartiments. Ceux-ci sont ensuite remplis à la main d’émaux colorés. La cuisson révèle des couleurs profondes, brillantes et légèrement bombées.
L’artiste Amédée de Caranza joue un rôle important dans le développement de cette technique à Longwy.
Fleurs, oiseaux, dragons, grues, papillons et végétaux stylisés composent un univers foisonnant. Le bleu turquoise, fréquemment employé, devient l’une des couleurs les plus immédiatement associées à la manufacture.
Présentés lors des grandes Expositions universelles, les émaux de Longwy rencontrent un succès international. Chaque pièce demande un travail minutieux, ce qui explique l’intérêt qu’elle suscite encore aujourd’hui auprès des collectionneurs.
Quand les céramistes deviennent des artistes
Le XIXe siècle ne se résume pas à l’histoire des grandes manufactures. Il voit également émerger des personnalités qui contribuent à faire reconnaître la céramique comme un art à part entière.
Théodore Deck et son bleu lumineux
Théodore Deck puise son inspiration dans les céramiques persanes, ottomanes et notamment dans les décors d’Iznik. Il devient célèbre pour un bleu turquoise intense, aujourd’hui connu sous le nom de « bleu Deck ».
Ses recherches sur les émaux et les couleurs influencent durablement la céramique française. Il termine sa carrière à la tête de la Manufacture de Sèvres.
Félix Bracquemond et la naissance du japonisme
Félix Bracquemond joue un rôle majeur dans la diffusion de l’art japonais en France.
Avec le Service Rousseau, il rompt avec les compositions parfaitement symétriques. Les animaux et les végétaux semblent se déplacer librement sur les assiettes, comme s’ils venaient tout juste de se poser sur la porcelaine.
Ernest Chaplet et le rouge « sang-de-bœuf »
Ernest Chaplet consacre une partie de ses recherches à retrouver les effets du célèbre rouge « sang-de-bœuf » des céramiques chinoises.
La maîtrise de cette couleur, particulièrement difficile à obtenir lors de la cuisson, illustre les expérimentations menées par les céramistes de la fin du siècle.
Paul Gauguin, de la peinture à la terre
Avant de devenir l’une des grandes figures de la peinture moderne, Paul Gauguin travaille également la céramique, notamment aux côtés d’Ernest Chaplet.
Il modèle la terre comme une sculpture et crée des pièces irrégulières, expressives et parfois volontairement déroutantes. Son travail s’éloigne de la perfection industrielle pour retrouver une forme plus libre et plus primitive.
Comment reconnaître une céramique française du XIXe siècle ?
Identifier précisément une céramique ancienne demande de croiser plusieurs indices.
La marque située sous la pièce constitue un premier repère, mais elle ne suffit pas toujours. Une même manufacture a pu utiliser plusieurs estampilles selon les périodes, les ateliers ou les types de production.
Il faut également observer :
- la nature de la pâte ;
- la couleur du revers ;
- la technique utilisée pour le décor ;
- la forme de la pièce ;
- l’usure de l’émail ;
- les marques imprimées, peintes ou en creux ;
- les numéros de modèle ;
- les signatures éventuelles.
Les craquelures, les petites irrégularités de fabrication et les traces d’usage peuvent apporter des informations intéressantes. Elles doivent cependant être interprétées avec prudence : une pièce ancienne n’est pas obligatoirement très abîmée, tandis qu’un aspect vieilli peut parfois avoir été volontairement recherché.
Chaque objet mérite donc d’être observé dans son ensemble.
Des objets du quotidien devenus témoins de leur époque
Au XIXe siècle, les manufactures françaises ont réussi une transformation remarquable. Elles ont fait entrer l’art, la couleur et le décor dans les objets de la vie quotidienne.
Une assiette historiée pouvait instruire ou amuser les convives. Une soupière en terre de fer accompagnait les repas familiaux. Un vase de Gien ou une pièce émaillée de Longwy apportait une note d’ailleurs dans un intérieur bourgeois.
Ces objets n’étaient pas tous destinés aux musées. Beaucoup ont été utilisés, transmis, déplacés et parfois oubliés au fond d’un buffet.
C’est précisément ce qui fait aujourd’hui leur charme.
Une légère patine, une marque ancienne, un décor devenu rare ou une petite trace d’usage nous relient aux personnes qui les ont fabriqués et utilisés avant nous.
Compotier de la faïencerie de Gien pour Sarah Bernhardt
Pièce déjà vendu sur Le Grenier du Renard
Un patrimoine toujours vivant
L’héritage des grandes manufactures françaises est aujourd’hui préservé par les musées, les collectionneurs, les antiquaires et les passionnés de brocante.
Le Musée national Adrien Dubouché, à Limoges, conserve notamment une collection exceptionnelle retraçant l’histoire mondiale de la porcelaine et des arts du feu.
Certaines manufactures poursuivent encore leur activité, tandis que les pièces anciennes continuent de circuler dans les ventes, les brocantes et les maisons de famille.
Collectionner ces céramiques, ce n’est donc pas seulement rechercher une signature célèbre. C’est préserver un fragment de l’histoire industrielle, artistique et quotidienne de la France.
Au Grenier du Renard, chaque objet est choisi pour son décor, sa qualité, son originalité ou simplement pour l’émotion qu’il procure. Car derrière une assiette, une soupière ou un petit vide-poche se cache parfois toute l’histoire d’une manufacture… et le savoir-faire de celles et ceux qui ont appris à dompter la terre et le feu.




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